VSME, ESRS, CSRD : les standards de durabilité fixent ce qu'il faut publier. Mais sur le carbone, ils ne prescrivent presque jamais comment calculer. Le module B3 « Énergie et émissions de GES » de la VSME exige des données sur la consommation d'énergie et sur les émissions de scopes 1 et 2 — et, pour les PME passant en Comprehensive, sur les émissions scope 3 matérielles. Le standard laisse le choix de la méthode : Bilan Carbone®, GHG Protocol, ISO 14064-1 ou méthode réglementaire française BEGES.
Ce choix n'est pas anodin. Il conditionne le périmètre couvert, le niveau de granularité scope 3, la robustesse face à un audit donneur d'ordres, et — point peu commenté — la trajectoire de réduction associée. Depuis le 1er janvier 2025, le Bilan Carbone® est passé en V9, ce qui modifie la donne face au GHG Protocol pour les PME industrielles françaises. Cet article compare les deux cadres dans l'optique d'un reporting VSME.
Ce que la VSME exige vraiment sur le carbone
Le module B3 du standard VSME demande, sur le périmètre Basic :
- la consommation d'énergie en MWh, ventilée par source (renouvelable / non renouvelable, achetée / autoproduite) ;
- les émissions de scopes 1 et 2 en tonnes équivalent CO₂, avec mention de la méthode retenue pour le scope 2 (location-based ou market-based) ;
- l'intensité d'émissions par unité de chiffre d'affaires.
Sur le périmètre Comprehensive, le module C2 ajoute une description qualitative des risques climatiques (alignement scénarios IPCC) et le module C3 ouvre la voie aux émissions scope 3 lorsqu'elles sont matérielles au regard de la chaîne de valeur du déclarant.
La VSME précise dans ses Basis for Conclusions que « le déclarant choisit la méthodologie internationalement reconnue qui convient à son secteur », citant explicitement le GHG Protocol et l'ISO 14064-1. Le Bilan Carbone®, méthode française portée par l'ADEME, est compatible avec ces deux cadres : c'est donc un choix éligible.
GHG Protocol : l'ossature mondiale
Le Greenhouse Gas Protocol publié par le WRI et le WBCSD est la référence internationale du reporting carbone. Sa force tient à trois standards complémentaires :
- Corporate Standard (2004, révisé 2015) : fixe les scopes 1 et 2 et le choix entre approche control financier, control opérationnel ou equity share pour consolider le périmètre ;
- Scope 2 Guidance (2015) : impose le double reporting location-based / market-based, devenu standard de marché en Europe ;
- Scope 3 Standard (2011) : structure les 15 catégories scope 3 et propose une méthodologie d'identification des catégories matérielles.
Le GHG Protocol laisse une certaine souplesse dans la définition du périmètre — c'est sa principale différence avec le Bilan Carbone®. Cette souplesse a un coût : la comparabilité d'un bilan à l'autre dépend de la rigueur déclarative du périmètre.
Pour une PME, le GHG Protocol présente l'avantage d'être directement reconnu par les donneurs d'ordres internationaux et par les initiatives globales (CDP, Science-Based Targets). Une PME aéronautique fournissant Boeing, Pratt & Whitney ou GE Aviation transmet plus naturellement un reporting GHG Protocol qu'un format français.
Bilan Carbone® V9 : ce qui a changé en 2025
L'ADEME a publié en janvier 2025 la version 9 du Bilan Carbone®, applicable à toutes les nouvelles missions depuis cette date. Trois inflexions majeures par rapport à la V8 :
Trois niveaux de maturité
Là où la V8 imposait une méthode unique, la V9 distingue un niveau Initial (premier inventaire, sources principales), un niveau Standard (couverture exhaustive 1-2-3, plan d'actions) et un niveau Avancé (intégration au pilotage stratégique, gouvernance carbone, trajectoire alignée SBTi). Pour une PME industrielle qui démarre sa démarche, l'entrée par le niveau Initial évite la paralysie d'un scope 3 complet dès l'année 1, sans renoncer à la méthode.
Passage de cinq à sept étapes
Les deux étapes ajoutées encadrent l'amont (mobilisation des parties prenantes : direction, salariés, fournisseurs) et l'aval (évaluation / audit des résultats — étape facultative mais structurante si l'on vise un dépôt sur la plateforme ADEME ou une revue donneur d'ordres). L'objectif explicite de l'ADEME est de sortir le Bilan Carbone® du « petit comité QSE » pour en faire un projet d'entreprise.
Alignement ISO 14064-1
La V9 reprend la nomenclature en six catégories d'émissions de l'ISO 14064-1 (émissions directes, émissions indirectes liées à l'énergie importée, émissions indirectes liées au transport, émissions indirectes liées aux biens et services achetés, émissions indirectes liées aux produits vendus, autres émissions indirectes). Cette convergence facilite la double labellisation et le passage entre cadres.
Quel cadre pour quelle PME ?
Le choix n'est pas binaire. Trois critères pratiques permettent de trancher :
Qui exige le reporting ?
Si vos clients sont européens et soumis à la CSRD (Airbus, Safran, Thales, Sanofi, Siemens), Bilan Carbone® et GHG Protocol sont équivalents : leurs procédures fournisseurs acceptent les deux. Si vos clients sont nord-américains ou s'appuient sur le CDP, le GHG Protocol est attendu nativement — le CDP utilise sa propre grille mais référence systématiquement le GHG Protocol pour le calcul des inventaires.
Quelle est la maturité interne ?
Une PME sans équipe RSE dédiée bénéficie de la structuration en étapes du Bilan Carbone® V9 niveau Initial : la méthode prend en charge la conduite de projet, ce qui rassure une direction qui découvre la comptabilité carbone. Une PME déjà équipée d'un référent QSE expérimenté avec le scope 3 peut adopter directement le GHG Protocol, plus modulaire mais aussi plus exigeant en autonomie méthodologique.
Quelles ambitions de trajectoire ?
Si la cible est une trajectoire SBTi (Science-Based Targets initiative), le GHG Protocol est de fait obligatoire : SBTi ne valide ses baselines qu'à partir d'inventaires GHG Protocol. Si l'objectif est un plan de transition cohérent avec la SNBC française et déposable sur la plateforme ADEME, la V9 du Bilan Carbone® intègre désormais nativement le plan de réduction dans son étape 6.
Recommandation Audit Romeo
Pour la majorité des PME industrielles françaises de rang 1 / 2 que nous accompagnons, nous recommandons un double tiroir méthodologique :
- moteur interne en Bilan Carbone® V9 niveau Standard : la structuration en sept étapes et l'ancrage parties prenantes correspondent à ce dont une PME industrielle a besoin pour une première mise en œuvre rigoureuse et auditable ;
- présentation contractuelle en équivalent GHG Protocol : le module B3 de la VSME est alors renseigné dans le vocabulaire GHG Protocol (scopes 1/2 location-based et market-based, catégories scope 3 numérotées), directement exploitable par tout donneur d'ordres CSRD.
Cette approche évite la duplication des calculs : les facteurs d'émissions de la Base Empreinte® de l'ADEME sont compatibles avec les méthodes du GHG Protocol, le périmètre est unique. Seule la grille de présentation change, selon le destinataire du reporting.
Le standard VSME, dans sa version qui sera officiellement adoptée par l'acte délégué de la Commission européenne au plus tard le 19 juillet 2026, devrait clarifier ce point : la Cover Letter EFRAG d'avril 2025 confirme que tout cadre internationalement reconnu reste éligible. Le débat méthodologique ne disparaîtra donc pas, mais le choix devient un sujet de stratégie de communication ESG plutôt que de conformité.
En synthèse
La VSME laisse le choix de la méthode carbone. Le Bilan Carbone® V9 et le GHG Protocol convergent désormais sur l'ISO 14064-1 et produisent des résultats équivalents sur un périmètre bien défini. Le vrai critère de choix est l'écosystème du déclarant : ses clients, son ambition de trajectoire, sa maturité interne. Pour les PME industrielles européennes, le « moteur V9, présentation GHG Protocol » est aujourd'hui le compromis le plus solide en vue de l'entrée en vigueur de la VSME officielle à l'automne 2026.